Création
du Royaume de Sardaigne:
En 1284, sur l'autre
rive de la mer Tyrrhénienne, à Maloria,
Gènes a détruit la flotte de Pise, ses espoirs hégémoniques
et ceux, à peine plus spirituels, du Saint-Siège qui
est opposé aux Génois. La papauté se trouve par
ailleurs contrariée, car les Siciliens ont détrôné
son favori Charles d'Anjou lors des "Vêpres Siciliennes"
(1282) et invitent le Roi d'Aragon à prendre sa place.
En 1297, imaginant régler deux problèmes d'un coup,
le Pape Boniface VIII crée un
Royaume de Corse et Sardaigne et en propose
la couronne à Jaume II d'Aragon,
pour peu qu'il veuille bien refuser celle de Sicile.
L'Aragonais ne se le fait pas dire deux fois : sa bonne ville de Barcelone
peine à concurrencer les cités italiennes, et ce royaume
Sardo-Corse sera l'avant-poste qui lui manque au coeur du marché
méditerranéen. Si
Jaume II d'Aragon se réjouit
d'être le premier Roi de Sardaigne,
le Pape sera fort marri : à défaut de Jaume, les
Siciliens prient tout simplement son frère, Frédérique
d'Aragon, de bien vouloir être leur Roi...
Une
patiente prise de possession :
Recevoir la couronne de
Sardaigne est une chose, prendre possession de l'île en est
une autre. Jaume II d'Aragon l'a bien
compris : pendant un quart de siècle, il consolide patiemment
ses relations avec le Saint-Siège et avec Gènes, tout
en préparant une alliance avec le giudicato
d'Arborea, las des sempiternelles nuisances des condottieres
pisans. Enfin, profitant de ce que Pise est divisée par des
querelles internes, Jaume II confie à
son fils, l'infant Alfonso, une imposante
armée qui débarque sur la côte occidentale de
Sardaigne en 1323.
L'année suivante, les troupes alliées d'Aragon et d'Arborea
remportent à Lucosisterna une
victoire décisive sur les Pisans. En 1325, les Doria et les
Malaspina poussent Sassari à la révolte. Comme Pise
les soutient, les Aragonais prennent d'assaut son ultime possession
sarde, Cagliari. Les Pisans de la ville
sont expédiés vers leur mère-patrie et remplacés
par des Catalans.
En 1329, une énième insurrection soulève le nord
de la Sardaigne, soutenu cette fois par Gènes.
En 1347, une offensive des Doria se solde par la perte d'Alghero
qui devient, comme Cagliari, une ville catalane; Pourtant, sa possession
avait été promise au Judex Mariano
IV d'Arborea : c'est la première rupture de l'alliance
sardo-aragonaise.
L'occupation
Aragonaise et ses aléas :
Comparée à la voracité
effrénée et prédatrice des condottieres génois
et pisans, la domination aragonaise peut paraître plus avisée,
voire progressiste : ainsi, en 1355, le Roi de Sardaigne institue
un parlement qui siège à
Cagliari. Cependant, les insulaires gardent la nostalgie de l'ère
des Giudici et de leur indépendance perdue. Aussi, lors des
conflits entre leur dernier giudice et la cour catalane, vont-ils
s'unir sans condition et faire preuve d'un vrai sentiment national
sarde.
Les hostilités commencent dès 1353-54. Une décennie
plus tard, l'armée populaire de Mariano
IV d'Arborea a repris la majeure partie du sud de l'île
et, au nord, toute la Gallure. En 1368, les Aragonais assiègent
Oristano, capitale d'Arborea, mais pris
à revers par les troupes sardes, ils subissent une cuisante
défaite. Sur le front diplomatique, Mariano
IV s'assure l'alliance des Doria par le mariage de sa fille
Eleanore d'Arborea avec Brancaleone
Doria.
Le Roi de Sardaigne ne tient plus que Cagliari
et quelques forteresses côtières quand une épidémie
de peste emporte Mariano IV.
Son fils, Ugon III d'Arborea, lui succède
et meurt assassiné après sept annnées de règne.
Quand
aux alentours de 1395 elle édicte son Carta
de Logu, Eleanore
d'Arborea s'inspire de l'antique code romain qu'elle enrichit
d'idées novatrice issues des grandes universités
européennes.
Ainsi, le Carta de Logu d'Eleanora
redonne aux femmes un plein droit à la propriété,
celui de la liberté de choix devant le mariage, et celui
de divorcer.
A tous, il accorde le droit d'appel en justice.
Un article du Carta de Logu d'Eleanora
constitue la première des lois de protection de la nature.
Il protège un faucon pèlerin dit "Faucon
de la Reine" ou "Faucon d'Eleanore" en hommage
à la législatrice, qui s'instaura propriétaire
des spécimens de l'espèce (de même, tous
les cygnes du Royaume-Unis appartiennent à la Reine et
les tentatives de passage à la broche font encore la
une des journaux britanniques).
Le Carta de Logu d'Eleanora, un
des plus anciens documents rédigés en Sarde, est
resté en usage jusqu'en 1847, date à laquelle
les représentants sardes demandent au Roi Carlo Felice
son abolition en faveur du code piémontais, dont les
effets dans l'île seront notoirement désastreux.
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La soeur d'Ugon, Eleanora
d'Arborea, régente du Giudicato au nom de son jeune
fils, va mener la lutte de la nation sarde contre l'envahisseur catalan.
Eleanora
d'Arborea :
Croyant pouvoir obtenir une paix négociée,
Eleanora d'Arborea
délègue son époux Brancaleone
Doria auprès de la cour de Barcelone, où il sera
gardé comme otage pendant six années. Privée
de ce précieux support, la giudicessa
parvient cependant à contenir les ambitions aragonaises.
Elle crée aussi un code légal particulièrement
éclairé, le Carta de Logu d'Eleanora,
qui restera en usage pendant près d'un demi-millénaire.
Mais elle ne peut rien contre une effarante série d'épidémies
de peste qui épuisent la résistance sarde, laquelle
perd peu à peu le terrain arraché aux Aragonais. Revenu
de captivité, son époux Brancaleone
Doria assure la défense du nord de l'île, seul
territoire encore libre. Eleanora d'Arborea
disparaît lors d'une des épidémies de peste qui
ravagent périodiquement la Sardaigne.
Après la défaite de Sanluri
en 1410, le dernier des Judex d'Arborea, Guglielmo
III, capitule.
L'ultime espoir de l'indépendance sarde, la cité-état
de Sassari, se soumet au Roi de Sardaigne
en 1417. Mais, bien que conquise, l'île reste indomptée
: les insurrections se succèdent jusqu'à la désastreuse
bataille de Macomer, en 1477.
Deux
siècles sous la botte espagnole, :
Quand l'Aragon vient à bout de la
résistance sarde, sa superbe n'est plus ce qu'elle était
: Barcelone n'a jamais égalé les cités-états
italiennes et le commerce méditerranéen est momentanément
au point mort. La population sarde, abandonnée aux abus des
seigneurs locaux, catalans et italiens siégeant au Parlement
de Cagliari, connaît une ère de servage et de misère
sans précédent. La Renaissance s'annonce à deux
ou trois jours de navigation, mais l'île n'en aura pas le moindre
écho.
Avec
l'unification du Royaume d'Espagne en 1479, la Sardaigne devenue espagnole
est l'avant-modèle de la toute prochaine colonisation des Amériques
: un Vice-Roi assure le prélèvement de lourds impôts
qui financent l'impérialisme ibérique et privent les
insulaires de la moindre ressource. La Sainte Inquisition expédie
les affaires courantes et extraordinaires avec les méthodes
que l'on sait.
Au
nom du roi de France François 1er, en conflit ouvert
avec l'Espagne, le nord de la Sardaigne est occupé par
une troupe de 4.000 hommes qui, avec ceux du Génois Andrea
Doria, mettent Sassari à feu et à sang en 1527
et ré-embarquent, laissant derrière eux une énième
épidémie de peste. |
Tout au long des XVI° et XVII°
siècles, les Sardes sont des citoyens de seconde classe, taillables
et corvéables à merci. La plupart des villes, Abbasanta,
Cabras, Fordongianus, Macomer et Alghero, la Barcelonetta
des occupants, sont interdites aux autochtones.
La noblesse espagnole, dont les
versatiles Doria, occupe les terres agricoles de l'île divisée
en grands domaines qu'elle gère, au mieux, négligemment.
Après la découverte du Nouveau Monde et de ses richesses,
les conquistadores se désintéressant de la Sardaigne,
exsangue, et laissent le champ libre aux exactions de leurs alliés
Génois, des Pisans, ou du pirate magrebin Khair-eddine, dit
Barberousse. |
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